Visuels-Interview
Mobilités
15 septembre 2026

Entretien avec Eva Cordioli, fondatrice de Portraits à Vélo

Nous avons rencontré Eva Cordioli, fondatrice du mouvement Portraits à vélo, à l'occasion du dévoilement de l'exposition photographique actuellement visible jusqu’au 5 octobre 2026, en accès libre et gratuit, autour de la Caserne Napoléon, rue de Rivoli, rue Lobau et Place Baudoyer (Paris 4e).

Nous avons rencontré Eva Cordioli, fondatrice du mouvement Portraits à vélo, à l’occasion du dévoilement de l’exposition photographique actuellement visible jusqu’au 5 octobre 2026, en accès libre et gratuit, autour de la Caserne Napoléon, rue de Rivoli, rue Lobau et Place Baudoyer (Paris 4e).

Agemob : Pouvez-vous nous présenter Femmes à vélo, et revenir sur sa raison d’être et les objectifs poursuivis par le mouvement ?

Eva Cordioli : Le projet Femmes à vélo portait à la fois une dimension culturelle, sociale et citoyenne. À ce moment-là, la représentation des femmes dans le milieu du cyclisme était encore assez faible et peu visible. L’idée était de faire réfléchir : chacune a son style à vélo, sa manière de le vivre et de l’intégrer dans son quotidien.

L’objectif était finalement de contribuer à faire évoluer les représentations. Je suis particulièrement heureuse de constater, quelques années plus tard, le véritable effet boule de neige du projet : des groupes, amateurs comme sportifs, ont vu le jour, et la question de la place des femmes dans le monde du vélo est aujourd’hui beaucoup plus présente, aussi bien dans la communication et le marketing que dans les politiques et les institutions.

Vous êtes aujourd’hui à l’initiative de Portraits à vélo, un projet photographique soutenu par la Ville de Paris notamment. Quelle est l’histoire de ce projet et qu’avez-vous souhaité raconter à travers ces portraits ?

Portraits à vélo est une évolution naturelle de cette démarche. Après avoir beaucoup travaillé autour de la place des femmes dans la pratique du vélo, j’ai ressenti le besoin d’élargir le regard et de raconter le vélo dans toute sa diversité. Pouvoir compter sur le soutien de la Ville de Paris pour donner vie à ce projet est pour moi un véritable honneur.

« Ce n’est pas seulement un projet photographique : c’est un projet culturel, interactif, qui permet de questionner de nombreux aspects de notre rapport, en tant que cyclistes, à la ville. »

 

Portraits à vélo passe aussi à une autre échelle. Ce n’est pas seulement un projet photographique : c’est un projet culturel, interactif, qui permet de questionner de nombreux aspects de notre rapport, en tant que cyclistes, à la ville. La ville que l’on habite, la manière dont on la regarde, dont on la traverse et, finalement, une question assez simple : est-ce qu’on connaît vraiment la ville dans laquelle on vit ?

Le point de départ est une idée qui me tient particulièrement à cœur : derrière chaque cycliste, il y a une histoire. Le vélo est un objet très simple, mais il accompagne des trajectoires de vie extrêmement différentes. Avec Portraits à vélo, nous avons trois sujets dans la photographie : le cycliste, son vélo et la ville. Le paysage urbain devient donc lui aussi un véritable personnage, au même titre que le cycliste, avec son identité, son parcours, ses usages et son rapport à la ville. Le merveilleux travail photographique réalisé par le photographe Nicola Fioravanti cherche cet équilibre entre observation et poésie urbaine.

À travers ces portraits, nous racontons des histoires individuelles, mais aussi quelque chose de plus collectif : la diversité de celles et ceux qui font la ville à vélo, l’émancipation que peut représenter le mouvement et la manière dont le vélo transforme notre rapport à l’espace urbain.

L’exposition en plein air est importante pour cette raison. Nous ne voulions pas simplement montrer des photographies dans un lieu emblématique de Paris, comme la rue de Rivoli, qui est aujourd’hui une véritable véloroute parisienne. Nous voulions aller à la rencontre du public, dans la ville elle-même, là où ces histoires prennent tout leur sens.

Quel regard aimeriez-vous que le public porte sur ce travail et, plus largement, sur la place du vélo dans la ville après avoir découvert l’exposition ?

« J’aimerais que l’on comprenne que la place du vélo dans la ville n’est pas uniquement une question de transport. C’est aussi une question de qualité de vie, de lien social, d’autonomie, de santé, de culture urbaine et de manière d’habiter la ville. »

 

Le projet touche à beaucoup de sujets. C’est un projet de culture, de société, mais aussi de mode, parce que le street style fait depuis longtemps partie de l’identité des Parisiennes et des Parisiens. C’est également un projet autour de l’architecture et de l’urbanisme, parce que les portraits racontent aussi la manière dont les quartiers évoluent et se transforment. Avec Portraits à vélo, le public se retrouve presque dans une chasse au trésor : seriez-vous capables de reconnaître les endroits où les photographies ont été prises ?

Portraits à vélo devient une véritable plateforme d’échange et de débat. Chaque photographie est associée à un QR code qui permet d’accéder à la plateforme et de découvrir l’histoire de chaque portrait à vélo. Et puis, il y a évidemment la question du vélo lui-même. Le vélo ne doit pas être réservé à une catégorie de personnes, aux sportifs, aux convaincus ou uniquement à ceux qui habitent près de leur travail. Il peut répondre à une multitude de besoins et d’usages. Dans les portraits, nous avons aussi des personnes qui ont fait du vélo leur métier, leur business, leur activité commerciale. Cela montre encore une fois toute la diversité des usages.

Enfin, j’aimerais que l’on comprenne que la place du vélo dans la ville n’est pas uniquement une question de transport. C’est aussi une question de qualité de vie, de lien social, d’autonomie, de santé, de culture urbaine et de manière d’habiter la ville.

On sait que le sentiment de sécurité ou les contraintes liées aux trajets du quotidien pèsent sur les choix de mobilité. Comment agir concrètement pour permettre à davantage de femmes de se saisir des mobilités actives ?

Je vous invite simplement à regarder combien de femmes se déplacent aujourd’hui. Il y en a énormément. C’est un signe très intéressant : lorsque les conditions sont réunies, les femmes sont là et elles utilisent le vélo pour des trajets très concrets du quotidien. Il faut donc agir à plusieurs niveaux. Cela passe évidemment par des infrastructures cyclables continues, lisibles et sécurisées, mais aussi par des services adaptés, de la formation, de l’accompagnement et de ne pas sous-estimer la représentation des femmes dans l’écosystème du vélo.

Et surtout, il faut créer un environnement dans lequel les femmes peuvent essayer, apprendre et prendre confiance. L’autonomie ne se décrète pas : elle se construit par l’expérience. Plus on communique, plus on crée des activités, des initiatives et des communautés autour de ces sujets, plus on nourrit la possibilité que davantage de femmes rejoignent les mobilités actives.

Quel rôle les mobilités partagées peuvent-elles jouer dans cette appropriation ? Le vélo en libre-service notamment peut-il, selon vous, constituer une porte d’entrée vers de nouvelles pratiques de mobilité pour certains publics ?

Absolument. Les mobilités partagées peuvent jouer un rôle de porte d’entrée vers la pratique. Le vélo en libre-service est particulièrement intéressant parce qu’il réduit un certain nombre de barrières à l’entrée. On peut essayer, faire un trajet ponctuel, découvrir un nouvel itinéraire et progressivement intégrer le vélo dans ses habitudes.

« On peut simplement commencer par essayer, pour un trajet, puis un autre. Et parfois, une nouvelle habitude naît de cette première expérience. »

 

Moi aussi, je suis passée par cette étape. Et je dirais même que cette expérience a été un déclencheur pour moi. Elle m’a permis de découvrir une autre manière de me déplacer et de réfléchir ensuite à tous ces projets autour du vélo. C’est pour cela que je crois beaucoup à l’expérimentation. On peut simplement commencer par essayer, pour un trajet, puis un autre. Et parfois, une nouvelle habitude naît de cette première expérience.

Plus largement, comment les acteurs des mobilités peuvent-ils mieux prendre en compte les usages et les besoins spécifiques des femmes dans la conception et le développement de leurs services ?

« C’est finalement aussi ce que cherche à faire Portraits à vélo : remettre les individus et leurs histoires au centre de la mobilité. »

 

La première chose est de ne pas concevoir la mobilité à partir d’un utilisateur « moyen » qui n’existe pas. Les femmes ont souvent des parcours et des contraintes spécifiques, notamment parce qu’elles réalisent encore davantage de trajets liés à l’accompagnement des enfants, aux courses ou à la gestion du quotidien. Ces déplacements sont parfois plus courts, plus nombreux et plus complexes qu’un simple trajet domicile – travail.

Il faut donc intégrer ces réalités dès la conception des services : horaires, localisation des stations, accessibilité, sécurité, transport de charges, équipements, tarification, information et expérience utilisateur. Mais au-delà des données, il faut surtout écouter les personnes qui utilisent réellement ces services. Je crois beaucoup à cette approche : observer, écouter, tester, mesurer et ajuster.

Et c’est finalement aussi ce que cherche à faire Portraits à vélo : remettre les individus et leurs histoires au centre de la mobilité. Derrière les statistiques, les infrastructures et les technologies, il y a toujours des personnes qui se déplacent, avec leurs envies, leurs contraintes et leur rapport intime à la ville.

Si nous voulons construire une ville plus durable, nous devons aussi construire une ville plus inclusive, plus humaine et plus attentive à la diversité des expériences.